Nouvelle-Calédonie / Politique - Article du 18.04.2002

  Présidentielle : comment votent les Calédoniens

Seize candidats, deux grands favoris. Comment et pour qui les Calédoniens vont-ils voter dimanche au premier tour de l’élection présidentielle ? Beaucoup de gens aimeraient bien le savoir. A Paris, dans les ministères et dans les états-majors des grands partis, on rêve de transformer la Nouvelle-Calédonie en boule de cristal et l’électeur calédonien en prototype du Français moyen.
Pas de bureau test
C’est que, grâce au décalage horaire, les bureaux de vote de Nouméa et des communes de Brousse fermeront quand ceux de Métropole seront à peine ouverts. Le dépouillement sera terminé ici bien avant qu’il ne commence là-bas. Nos résultats pourraient-ils préfigurer avec neuf heures d’avance les leurs ? Les têtes pensantes du haussariat et les agents des Renseignements Généraux ont été instamment priés de plancher sur la question. Mission : dénicher « Le » bureau de vote susceptible de refléter fidèlement le comportement de l’électorat métropolitain.
Autonomie électorale
A défaut, concocter un panachage de bureaux à même de prophétiser avec neuf heures d’avance les résultats de l’élection. Voilà qui permettrait aux uns de commander un supplément de champagne et de petits fours, aux autres de faire des économies de buffet. Mais l’art de la divination se conjugue mal avec la Calédonie. Impossible de constituer ici un échantillon électoral représentatif des tendances nationales. Six élections présidentielles se sont déjà déroulées au suffrage universel depuis l’avènement de la Ve République. Les votes locaux se sont toujours démarqués des scores nationaux, quand ils ne les prenaient pas carrément à contre-pied. En 1965, De Gaulle a fait ici 10 points de plus qu’en Métropole. En 1969, la Calédonie a certes voté Pompidou, mais plus frileusement qu’à Paris (cinq points de moins), et a réservé au centriste Alain Poher une défaite honorable.
Tentation mitterrandienne
En 1974, les urnes calédoniennes auraient élu Mitterrand avec une courte avance sur Valéry Giscard d’Estaing. Le gaulliste historique, Jacques Chaban-Delmas se fait sortir ici comme en France dès le premier tour. La tentation mitterrandienne des Calédoniens ne dure pas. En 1981, le secrétaire général du PS n’obtient plus sur le territoire que 34,5 % des voix. Vainqueur théorique sept ans plus tôt, François Mitterrand a perdu 16 points. C’est pourtant lui qui prend cette fois le chemin de l’Elysée. C’est le deuxième vote diamétralement opposé à celui de l’ensemble national.
Chirac avant l’heure
Le phénomène est encore plus radical en 1988. Pendant que Mitterrand conquiert son second septennat avec une marge encore plus confortable qu’en 1981 (54,3 %) les électeurs calédoniens lui tournent ostensiblement le dos (10 % des suffrages) et se jettent avant sept ans d’avance dans les bras de Jacques Chirac (90 %). En 1995, Jacques Chirac a retrouvé ici quasiment le même score princier avec trois électeurs sur quatre.
Fébrilité
Ici, pas de parti socialiste véritablement implanté. Les problèmes d’insécurité, de chômage, d’exclusion et d’immigration se déclinent de façon très différente qu’en Métropole. Dans le passé, les électeurs indépendantistes ont boudé à plusieurs reprises les scrutins nationaux. Cette année, les responsables politiques locaux de tous bords ont fait campagne du bout des lèvres. Difficile dans ces conditions de chercher dans le vote local une signification nationale. Pourtant, dimanche soir, le dépouillement des urnes calédoniennes sera suivi avec fébrilité depuis Paris.
1995 : Ferveur chiraquienne intacte
Balladur-Chirac, Chirac-Balladur : en 1995, deux ténors de droite, tous deux RPR espèrent régner sur l’après-Mitterrand. En Nouvelle-Calédonie, de nombreux responsables politiques se rallient à la candidature Balladur, Premier ministre sortant et grand favori des sondages jusqu’à un mois et demi du premier tour. Mais le cœur de l’électorat calédonien semble définitivement acquis à Jacques Chirac. Le revenant vire très largement en tête du premier tour avec 42,97 % des voix (plus de deux fois son score national de 20,64 %). Edouard Balladur s’incline avec 26,57 % (soit tout de même nettement plus que les 18,54 % obtenus sur l’ensemble de la France). L’appel au vote balladurien n’a véritablement été respecté qu’aux Loyauté.
Flop communiste
Quant à Lionel Jospin, avec 15,87 %, il réussit une performance calédonienne plutôt honorable pour un candidat socialiste. Evidemment assez loin du score national de 23,24 % qui fait de lui le gagnant inattendu de ce premier tour. Pas de tentation extrémiste en Calédonie. Jean-Marie Le Pen n’obtient ici que 8,17 % des voix tandis que la Métropole lui accorde 15,15 % des siennes. Arlette Laguiller fait tout juste 1,5 % pendant qu’à Paris, elle franchit pour la première fois le cap des 5 %. Ni Philippe Devilliers ni Dominique Voynet n’atteignent les 2 %. Robert Hue emporte la palme du fiasco avec 0,79 %. Une fois encore, le monde mélanésien se détourne largement du scrutin. La participation n’atteint pas 40 % en province nord. Au second tour, Jacques Chirac l’emporte sans surprise sur le territoire avec 74,1 % des voix (52,67 % sur l’ensemble du pays).
Contexte apaisé
Avec 25,9 % des suffrages (47,33 % en Métropole), Lionel Jospin est largement battu. Mais les Calédoniens ne lui réservent pas la gifle de 10 % infligée à François Mitterrand en 1988. Les accords de Matignon sont passés par là et l’Union Calédonienne a finalement appelé à voter en faveur de l’ex-ministre de l’Education nationale. Mais à Nouméa, la ferveur chiraquienne est intacte. Le nouveau président y a fait un score impérial 87,8 %, presque identique à celui réalisé sept ans plus tôt dans le contexte dramatique des événements. En Province sud, Jacques Chirac est crédité de 84,09 % des voix. Aux îles et en Province nord, c’est Jospin qui l’emporte plus modestement avec 55,37 % et 56,04 %.
1988 : Le camouflet à Mitterrand
Des morts, des barrages, l’état de guerre civile, la plaie à vif du drame d’Ouvéa et de son dénouement tragique entre les deux tours, c’est dans un état de profond traumatisme et de détresse que les électeurs calédoniens vont voter. Ici, l’élection présidentielle tourne au plébiscite pour Jacques Chirac, Premier ministre depuis 1986, et au camouflet pour le président sortant. A Nouméa, Chirac réalise dès le premier tour un impressionnant 73,4 %. Suivent dans l’ordre, Jean-Marie Le Pen (13,64 %), et Raymond Barre, 7,54 %. François Mitterrand se retrouve avec un cinglant 3,82 %. Sur l’ensemble du territoire, Jacques Chirac totalise 74,67 des voix (son score national est de 19 %), Jean-Marie le Pen 12,93 (un point au-dessous de sa moyenne nationale établie à 14 %), Raymond Barre 6,13 % (16,5 % en France) et François Mitterrand 4,98 % (34 % en Métropole).
Assaut sanglant et second tour
Les autres candidats sont tous sous la barre du 1 % (Lajoinie, Juquin, Laguiller, Boussel Waechter). L’abstention a été très massive dans le monde mélanésien. Trois jours avant le second tour, les otages de la grotte d’Ouvéa sont libérés au cours d’un assaut qui fait 17 morts. Au second tour, le choix calédonien est sans appel : 90 % pour Jacques Chirac (plus de 94 % à Nouméa) et 10 % pour François Mitterrand qui réussit pourtant un carton national : 54,3 %. Les électeurs calédoniens se consolent en se disant que le président réélu contre leur gré ne peut qu’avoir entendu le signal fort d’attachement à la France envoyé par une écrasante majorité de votants.
1981 : Giscard plébiscité
Pour ce quatrième rendez-vous présidentiel de la cinquième République, la Nouvelle-Calédonie confirme son goût du vote à contre-temps. Battu sans discussion sur l’ensemble de la France, Valéry Giscard d’Estaing est quasiment plébiscité en Nouvelle-Calédonie (65,5 % des voix le 10 mai 1981). Dimanche 26 avril, lors du premier tour, le président sortant frôle déjà la majorité absolue avec 48,82 % des voix (et même 62,68 % à Nouméa), tandis qu’au plan national, il marque le pas avec 28 %. Sur le Territoire, François Mitterrand doit se contenter d’un modeste 23,33 % (et seulement 9,5 % à Nouméa), en net recul par rapport à 1974. Il obtient 26 % sur l’ensemble de la France. Pour sa première course élyséenne, Jacques Chirac obtient 17,63 % des voix, un demi-point en deçà de son score national. Le communiste Georges Marchais se retrouve sous la barre des 5 % (3,42) soit cinq fois moins que son score national. Aucun des autres candidats (Arlette Laguiller, Marie-France Garaud, Michel Crépeau, Huguette Bouchardeau, Brice Lalonde et Michel Debré, n’atteignent les 2 %). Au second tour, VGE affiche un score en Calédonie de 65,5 %, et à Nouméa de 83,96 %. Mitterrand qui l’emportait en 74 est tombé à 34,5 % et seulement 16,04 % à Nouméa.
Réveil inquiet
C’est pourtant lui qui l’emporte avec un total national de 51,87 %. Les deux tiers des électeurs calédoniens qui avaient voté Giscard, et surtout contre l’indépendance inscrite au programme du nouveau président, se réveillent inquiets.
1974 : La Calédonie vote Mitterrand
Battu sur l’ensemble du territoire français par Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand l’a emporté en Nouvelle-Calédonie avec 50, 25 % des suffrages. Au premier tour, le candidat de la gauche arrive largement en tête grâce à la « primaire » qui se joue à droite entre Jacques Chaban-Delmas et Valéry Giscard d’Estaing. Le dimanche 5 mai au soir, François Mitterrand obtient 14 521 voix en Nouvelle-Calédonie, Chaban 9 575, Giscard n’est que troisième avec 8 524 suffrages. En Métropole, Mitterrand arrive largement en tête, 10 points devant VGE.
Déjà Le Pen et Laguiller
L’ensemble des candidats de droite (Giscard, Chaban, Le Pen et Jean Royer) totalisent 54,27 % des voix en Calédonie au soir du premier tour. Ceux de gauche (Mitterrand Alain Krivine et l’inusable Arlette Laguiller) 44,09 %. Les autres (René Dumont, Guy Héraud, Jean-Claude Sebag et Bertrand Renouvin se contentent de quelques miettes et passent aux oubliettes. Les résultats de Nouméa sont largement différents de ceux de l’ensemble du territoire. Giscard d’Estaing vire largement en tête avec 40,46 %, Mitterrand le suit à bonne distance (31,49 %) tandis que le gaulliste Chaban-Delmas échoue à 23,33 %. Au second tour, le 19 mai 1974, VGE ne parvient pas à récupérer sur son nom les votes de l’ensemble de la droite. Il se « contente » de 49,25 % (mais 65,7 % à Nouméa). Avec 10 heures d’avance sur la Métropole, Mitterrand part avec un avantage de 50, 75 % (34,3 % à Nouméa) qu’il ne conservera pas. Valéry Giscard d’Estaing l’emporte au plan national avec près de 51 % des voix.
1969 : Victoire timide de Pompidou
Après la démission du général De Gaulle de sa fonction présidentielle le 28 avril 1969, suite à une majorité de non au référendum sur la décentralisation, les Français étaient appelés aux urnes le 1er juin 1969 pour désigner leur nouveau président. Au premier tour, sept candidats étaient en lice : Defferre, Ducatel, Duclos, Krivine, Poher, Pompidou et Rocard. Sur le Territoire le taux de participation à ce premier tour a été de 61,28 % et avec 51,14 % Georges Pompidou obtenait la faveur des électeurs calédoniens, suivi par Alain Poher 42,76 %. Les cinq autres candidats ne dépassant pas la barre des 1,5 %. Au plan national, Georges Pompidou devait également arriver en tête avec 44,13 %, devant Alain Poher 23,38 %, Jacques Duclos 21,42 %, Gaston Defferre et Michel Rocard 3,64 %, Ducatel 1,27 % et Alain Krivine 1,06 %. Le 15 juin 1969, le second tour opposait donc Georges Pompidou, candidat du mouvement gaulliste, à Alain Poher, président du Sénat et qui, à ce titre, assurait l’intérim de la présidence de la République. Une fois encore les Calédoniens affirmaient leur préférence pour Georges Pompidou en lui apportant 53,3 % de leurs suffrages contre 46,7 % à Alain Poher. Résultat conforme au vote national, mais plus timide, puisque Georges Pompidou devait accéder à la magistrature suprême avec 58,2 % des voix contre 41,8 % à Alain Poher.
1965 : Bonus calédonien pour le général
Premier président de la Ve République dont il était le père fondateur, Charles De Gaulle en aura également été le premier président élu au suffrage universel. Possibilité offerte par le référendum de 1962 qui mettait fin à l’élection du président au suffrage indirect par les seuls parlementaires réunis en Congrès. Le premier tour de cette élection historique devait avoir lieu le 5 décembre 1965. Six candidats étaient en lice : De Gaulle, Mitterrand, Lecanuet, Marcilhacy, Tixier-Vignancour et Barbu. En Nouvelle-Calédonie, 69,3 % des 37 219 électeurs inscrits se sont rendus aux urnes pour le premier tour. Avec 15 367 voix, soit 60,28 % des suffrages, de Gaulle l’emportait largement devant Lecanuet 5 769, Tixier-Vignancour 2 024, Mitterrand 1 898, Barbu et Marcilhacy n’étant crédités respectivement que de 221 et 213 voix. A l’échelle nationale, la surprise devait venir de la mise en ballottage de Charles de Gaulle, arrivé en tête certes, mais avec seulement 44,6 % des suffrages. Avec 31,72 %, François Mitterrand devançait largement Lecanuet (15,6 %), Tixier-Vignancour (5,2 %), Marcilhacy (1,73 %) et Barbu (1,15 %) et gagnait sa place au second tour du 19 décembre 1965. En Nouvelle-Calédonie ce second tour devait mobiliser 64,5 % du corps électoral et le général l’emportait à nouveau largement avec 65,82 % des suffrages contre 34,18 % à François Mitterrand. Résultat confirmé à l’échelle nationale puisque le général De Gaulle devait être réélu avec 55,20 % des suffrages devant François Mitterrand 44,80 %.

Ph.F.


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