Nouvelle-Calédonie / Société - Article du 03.10.2002

  Squats : la vie dans les villages hors la loi




Le phénomène est né d’une sorte d’exode rural à la mode calédonienne. Les lumières de la capitale, la perspective d’y trouver un emploi, ou tout simplement l’envie de rompre avec la monotonie de la tribu...



C’est un petit monde qui vit à part, discrètement installé à l’abri de la végétation, et pourtant au cœur du Grand Nouméa. Pour l’apercevoir, il faut écarquiller les yeux, quitter les routes principales et s’aventurer hors des sentiers battus. Pas la peine d’aller bien loin. Il suffit de passer de l’autre côté d’un rideau de feuillage pour découvrir, à Koutio, à Magenta, à Tuband, Vallée-du-Tir, et dans bien d’autres endroits, ces petits villages improvisés que l’on appelle les squats. D’où viennent leurs habitants ? Depuis quand sont-ils là? Comment vivent-ils? Les Nouvelles tentent de lever un coin du voile.
Exode
Le phénomène des squats est apparu dans le Grand Nouméa au début des années 1980. Il s’est nourri en grande partie d’une sorte d’exode rural à la mode calédonienne. Les lumières de la capitale, la perspective d’y trouver un emploi, ou tout simplement l’envie de rompre avec la monotonie de la tribu... des milliers de jeunes se sont mis à quitter la Brousse pour s’entasser aux abords d’une agglomération pas forcément préparée à les accueillir. A Nouméa et dans les communes environnantes, la vie est chère, les loyers sont élevés. La pression démographique sature le marché immobilier.
Près de la route
C’est dans ce contexte qu’ont poussé un peu partout des petits baraquements parfois individuels. Toujours près d’une route (pour l’accès) et toujours à l’abri de la végétation (pour la discrétion). Les cousins rejoignant les cousins, les enfants retrouvant leurs parents, ce sont peu à peu de petits villages qui se sont constitués. Souvent par affinités communautaires. Ici les originaires de Houaïlou, là les Loyaltiens, ailleurs les Ni-Vanuatu ou les Wallisiens. Des chefferies se sont reconstituées. On s’est organisé pour l’eau (la plupart des squats ont au moins une adduction au réseau).
Premiers Blancs dans les squats
Souvent, mais pas partout, on a acheté collectivement un groupe électrogène qui tourne quelques heures à la nuit tombée, pour l’éclairage et la télé. Parfois, on s’est même embourgeoisé. Si certains squats renvoient l’image misérable des bidonvilles du tiers-monde, avec des enfants sales jouant au pied de tas d’ordures, d’autres ont pris des allures de quartiers résidentiels. Certaines habitations ressemblent plus à des villas qu’à des cabanes et il n’est pas rare d’y trouver des 4x4 récents, des petits bateaux ou des scooters marins. Deux phénomènes sont apparus récemment. D’abord les squatters spéculateurs, qui s’installent là, souvent confortablement, dans l’unique but de louer ou sous-louer leur propre logement en ville. Ensuite les squatters métropolitains: jeunes chômeurs, venus de France avec un aller simple, tenter leur chance sous le soleil calédonien. Comment des Blancs en galère se font-ils accepter dans des communautés mélanésiennes ? Le plus souvent grâce à une petite copine du cru.
Régression
Selon les observateurs, les squats ont été en expansion jusqu’en 1995. Depuis, ils sont en régression (au moins à Nouméa où l’on situe à ce jour la population des squats dans une fourchette de 3 000 à 4 000 personnes) du fait des politiques engagées par les collectivités. Pas question en effet pour la Province et la mairie de laisser se développer dans l’anarchie des poches d’habitat sauvage et souvent insalubre.
Relogement et déracinement
Combattre le phénomène, c’est d’abord empêcher toute nouvelle construction clandestine (lire en encadré) ce qui suppose une surveillance quotidienne de chaque zone sensible. C’est aussi pratiquer une politique volontariste de relogement. Pas si simple. Car si de nombreuses familles sont demandeuses et attendent un appartement à la SIC ou au FSH, d’autres ne se trouvent pas si mal que ça sous les tôles et sur la terre battue. Elles mènent une existence proche de celle de la tribu qu’elles ont quittée - vie communautaire, au milieu des arbres et au contact de la terre - tout en bénéficiant des avantages de la vie urbaine (emploi, services, éducation, animations). Bref, le squat est une sorte de sas entre la Brousse et la vie urbaine. Et certains hésitent à en sortir. Pour ceux-là, emménager dans un appartement en dur, c’est entrer dans un monde où ils craignent de perdre leurs racines et leurs repères.
Salariés, et pourtant candidats squatters Originaires de Nouméa, percevant des revenus réguliers, Marlène et Dominique ont cependant tenté l’aventure du squat. La police les en a empêchés. Explication.
« On gagne trop d’argent pour avoir accès aux logements sociaux, mais pas assez pour louer un appartement dans le privé. C’est sans solution. » Au sommet d’une colline qui domine Montravel, à quelques pas d’un château d’eau désaffecté, Marlène et Dominique, 24 et 25 ans, promènent leurs yeux attristés sur un amas de poutres et de planches posées à terre. Tout ce qui reste de leur rêve avorté de devenir squatters. Ils ne sont pas chômeurs, pas clandestins, pas déracinés. Ils ont même des revenus qui les situent au seuil de la classe moyenne. Pourtant, il y a quelques semaines, avec l’aide de parents et d’amis, ils ont entamé la construction d’une baraque. La nuit, en catimini.
Huit ans de squat familial
La police municipale de Nouméa est intervenue avant qu’ils ne posent le toit. S’ils y étaient parvenus, ils se seraient aussitôt installés avec leurs deux enfants et seraient devenus d’authentiques squatters, impossibles à expulser sans l’assurance d’un relogement. Mais cette fois, la police municipale les a pris de vitesse. Marlène et Dominique ont donc dû retourner chez leurs parents respectifs, à Montravel. Il y a huit ans qu’ils vivent comme ça, séparément, juste en voisins. Squatters chez leurs parents faute de pouvoir voler de leurs propres ailes. « Dans la petite maison de mon père, on est actuellement douze » se lamente Marlène. « On dort dans le séjour, sur des clic-clac. La coexistence est difficile et l’atmosphère parfois tendue. »
Coup de pouce social
Dominique est pourtant salarié. Il gagne 150 000 F par mois. Marlène n’a pas de revenus réguliers. Elle fait des « extras » dans des restaurants. « On a les deux enfants, la nourriture, les mensualités de la voiture, nécessaire à mon travail » additionne Dominique. « Sur le marché privé, un F3 nous coûterait quasiment 100 000 F. Impossible! D’ailleurs, les agences nous refusent. » « Dans ces conditions, la construction d’un squat était la seule alternative au logement chez nos parents. On a misé nos économies dans l’opération. On a échoué. » Seule consolation: les responsables de la police municipale qui ont stoppé net le chantier leur ont promis de tout faire auprès des services concernés pour qu’ils aient accès à un logement social. En attendant, ils vont devoir quelques mois encore se débrouiller vaille que vaille, chacun dans sa famille d’origine.
Laetitia : Je squatte pour réussir mes études Plutôt que l’internat dans un lycée de Brousse, Laetitia venue de la Côte est, a choisi le squat à Nouméa pour passer son BEP. « Moi, je suis venue en squat à Nouméa pour mes études secondaires. Je suis originaire de Hienghène. Il y avait la solution du lycée professionnel de Touho, mais il aurait fallu que je devienne interne. Ma famille ne pouvait pas suivre financièrement. Et puis à Nouméa, le niveau scolaire est sans doute meilleur. Je prépare un BEP de secrétariat à Saint-Joseph de Cluny. C’est pourquoi j’ai quitté ma tribu et suis venue vivre au squat de Griscelli ou habitent ma tante et ma cousine. »
Dix sous un toit
Du haut de ses 18 ans, Laetitia est bien loin de l’image qu’on se fait hâtivement du squatter. Studieuse, désireuse de réussir dans la vie, de fonder une famille, c’est pour des raisons pratiques qu’elle a choisi de vivre en squat. Elle voulait poursuivre ses études à moindre frais, et dans un lycée réputé de la capitale. Dix personnes vivent dans la maison où elle s’est fait une petite place, sur une colline de la Vallée-du Tir. Des murs et un toit en tôle, un sol en terre battue recouvert d’une mosaïque de vieux tapis et de pièces de moquette de récupération. Ici, le confort est spartiate. L’eau courante tout de même. Et un peu d’électricité le soir, grâce à un groupe électrogène, pour l’éclairage et la télévision. De bonnes conditions pour étudier efficacement ? « Pas vraiment » reconnaît Laetitia. « On est nombreux, les enfants font du bruit. Il n’y a aucune insonorisation. J’essaie de m’isoler dans ma chambre pour réviser mes cours, mais ça n’est pas toujours facile. » Alors, le plus souvent possible, la jeune fille va passer la soirée, et parfois la nuit, chez une tante qui habite à Nouméa un lieu moins animé.
Comme à la tribu
Pour autant, Laetitia avoue se plaire dans sa vie de squatteuse. « On se connaît tous, on vit un peu en collectivité, on est en contact avec la terre et la végétation, bref ça me rappelle la tribu. » Un peu de nostalgie donc, mais pas trop. Lorsqu’elle aura son diplôme en poche, c’est à Nouméa que la jeune fille compte trouver un travail, s’installer et fonder une famille.



Reportage: Philippe Frédière -et Marcel Le Pêchoux


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