Nouvelle-Calédonie / Politique - Article du 21.12.2006

  Pierre Frogier : « Je me sens désengagé de l’Accord de Nouméa »




Pierre Frogier, président du Rassemblement-UMP.



Le Rassemblement-UMP réunit son comité directeur, ce midi, à Rivière-Salée, pour se doter d’un nouveau secrétaire général après la démission de Pierre Maresca. De retour de Paris après la bataille du corps électoral, Pierre Frogier s’estime aujourd’hui délié de l’Accord de Nouméa, et veut réunir une « force majoritaire » face aux indépendantistes qui n’ont « renoncé à rien ».
Les Nouvelles calédoniennes : Savez-vous, finalement, qui à l’UMP a voté pour et qui a voté contre le gel du corps électoral à l’Assemblée nationale ? Pierre Frogier : Non. Il n’y a pas eu de motion de procédure, il n’y a pas eu de comptage. Il y avait certainement une majorité en séance en faveur du gel, mais le président de l’Assemblée nationale, Jean-Louis Debré, et le gouvernement ont tout fait pour qu’il n’y ait pas de décompte des voix. C’est un vrai déni de démocratie parlementaire.
LNC : Pourquoi cette bizarrerie ? P. F. : Parce que ce sujet n’est qu’une tête d’épingle dans la galaxie de l’affrontement de la présidentielle, avec en filigrane le bras de fer entre Villepin et Sarkozy. À Paris, tout n’est pas si simple, tout est instrumentalisé dans le cadre de la campagne.
LNC : Le Rassemblement affirmait que Sarkozy, patron de l’UMP, était contre le gel. Il n’a pas donné l’impression de l’avoir beaucoup combattu... Où en êtes-vous avec l’UMP ? P. F. : Nicolas Sarkozy est allé au bout de ce qu’il pouvait faire. Il ne faut pas confondre l’UMP en tant que mouvement politique avec le groupe parlementaire UMP en fin de législature, avec les manipulations qui relèvent de la précampagne présidentielle. Je sais qu’à l’UMP, je suis soutenu par le mouvement politique dans ma position et dans l’analyse critique que je fais de l’Accord de Nouméa. Et puis il y a le groupe parlementaire auquel j’appartiens, qui agit en fonction de ses contraintes, que je peux comprendre.
LNC : Avez-vous songé à le quitter, comme Simon Loueckhote a dit qu’il le ferait si le Sénat votait le gel ? P. F. : Je ne l’envisage pas. Ce n’est pas difficile de démissionner de l’UMP ; ce qu’il faut, c’est aussi démissionner de son mandat de parlementaire... Ça n’a pas de conséquence de quitter l’UMP quand on est élu pour neuf ans. C’est un coup d’épée dans l’eau, je ne vois pas quelle action cela pourra avoir sur l’évolution du texte ; mais je pense que Simon a raison de mener ce combat.
LNC : Combat perdu pour l’instant à l’Assemblée nationale. Avez-vous le sentiment d’un échec ? P. F. : Ce n’est pas fini. Le texte est aujourd’hui au Sénat, mais je pense toujours qu’il n’ira pas jusqu’au terme de la procédure. Je ne vois pas un Congrès à Versailles pour modifier la Constitution en pleine campagne électorale. Ce serait du jamais vu dans l’histoire de la République. Ce serait tellement abracadabrant. Même après le vote négatif de l’Assemblée nationale, je crois au contraire que ce qui se passe est une vraie victoire politique pour nous et pour la Calédonie. D’abord, le débat autour du corps électoral a fait passer en Métropole des idées très différentes de celles véhiculées depuis des années, moins manichéennes. Pour l’après- 2007, sauf si c’est Ségolène Royal qui passe, tout cela va nous être profitable. Il y a une prise de conscience de ce que, ces dernières années, c’est la lecture indépendantiste de l’Accord de Nouméa qui prévaut. Ensuite, en Calédonie, les initiatives prises par les associations et la société civile sont heureuses car ce sujet du corps électoral a trop longtemps été occulté. C’était la vérité vraie, les indépendantistes avaient raison, le Rassemblement ne tenait pas sa parole... Aujourd’hui, les gens comprennent qu’il y a d’autres enjeux, la remise en cause de certaines valeurs qui font la République française. Enfin, nous avons quand même fait comprendre que, dans le schéma que l’on vit depuis mai 2004, ce sont bien les indépendantistes qui donnent le ton, qui exigent, qui menacent et qui profitent. Et les gens de l’Avenir ensemble se couchent.
LNC : Remettez-vous en cause l’Accord de Nouméa ? P. F. : Ce qu’on est en train de vivre est une modification substantielle de l’accord. S’il faut le modifier, en retouchant la Constitution, c’est bien parce que le gel n’y était pas. C’est donc bien une atteinte unilatérale à l’équilibre de l’Accord de Nouméa, alors qu’il était fondé sur le consensus. Face à cette modification profonde et essentielle, parce que le contrat a été rompu par une des parties, et même deux puisqu’il y a l’Etat en plus du FLNKS, je me considère comme totalement désengagé de ma signature. Cela me donne une totale liberté d’appréciation pour l’avenir de l’Accord de Nouméa. Je ne renie rien de ce qui a été fait, mais je tire les conséquences sur le fait qu’il ne faut plus se méprendre sur la bonne volonté et la capacité de nos interlocuteurs à tenir leurs engagements.
LNC : Que peut le Rassemblement hors l’Accord ? P. F. : Nos vrais adversaires sont les indépendantistes. Ils sont toujours là, ils n’ont renoncé à rien, et ils n’ont pas la même lecture que nous de l’Accord de Nouméa. Ils ont fait croire en 1998 que le préambule de l’Accord était l’acte de décolonisation, et qu’on passait à autre chose, qu’on essayait de construire ensemble. Or, depuis 1999, et plus encore depuis 2004, l’Accord de Nouméa est pour eux une marche forcée vers l’indépendance. Les indépendantistes seront toujours sans concessions. Pour éviter de se faire embarquer vers une issue que nous ne souhaitons pas, il faut retrouver un rapport de force majoritaire. Ils ne connaissent que cela ; ils ne sont capables de concessions que lorsqu’ils ont à faire face à une force plus grande. Dans tous les autres cas de figure, ce sont eux qui imposent leur vision des choses. Mon ambition maintenant, c’est que le Rassemblement aille au-delà du Rassemblement, que tous ceux qui se reconnaissent dans le combat qui vient d’être mené recréent le rapport de force d’avant mai 2004. Il est illusoire de vouloir diriger un pays sur la base de majorités d’idées quand les enjeux sont aussi importants que ceux de la Nouvelle-Calédonie. Car, encore une fois, les indépendantistes n’ont renoncé à rien. Ils ne sont pas du tout dans une perspective de construction commune.
LNC : Etat associé, Etat fédéré ? Qu’en pensez-vous ? P. F. : Avant de débattre de solutions institutionnelles, il y a des choses beaucoup plus urgentes à régler pour la vie quotidienne des gens. Je suis scandalisé par le lobbying des indépendantistes sur le corps électoral, qui ne va rien modifier à la situation de leurs administrés, alors que pendant ce temps les Provinces nord et îles sont en train de dépérir.
LNC : Pouvez-vous appeler à un Rassemblement fort alors que plusieurs de vos élus quittent le parti ? P. F. : Mon souci n’était pas de rebâtir un mouvement politique à l’identique de ce qu’il y avait avant juillet 2005, mais de faire un vrai parti démocratique et transparent. J’ai donné la parole aux adhérents. Même si le sigle est resté le même, c’est un nouveau mouvement politique, avec une nouvelle organisation et de nouvelles méthodes. C’est vrai, sinon je ne serais pas président d’un mouvement politique. Ce n’est pas que je n’aime pas les élus, mais les élus n’existent pas si leur parti n’a pas d’adhérents. Je sais bien que tout cela ne peut pas se faire sans soubresauts et il y en aura probablement encore. Mais je sais aussi quel est le mouvement de fond et quelle est la volonté profonde des adhérents du Rassemblement. On est à près de 5 000 adhésions, alors que nous sommes dans l’opposition et que nous ne pouvons rien offrir d’immédiat aux gens qui nous font confiance. Nous sommes vraiment en train de nous battre et de nous retrouver sur des valeurs fortes. Il y a encore beaucoup de travail à faire, mais nous étions perdus corps et biens il y a deux ans, et aujourd’hui des gens recommencent à croire à ce que fait le Rassemblement. J’admets tout à fait que certains d’entre nous n’acceptent pas cette vision et s’en aillent. Mais je pense que Pierre (Maresca) a fait une erreur de ne pas accepter le verdict des adhérents. Nous avons fait un long chemin ensemble et je ne souhaite pas que ça s’arrête.
LNC : Vous allez le remplacer au poste de secrétaire général, ce midi. Par qui ? P. F. : Par courtoisie envers le comité directeur, je ne le dirai pas avant. Mais le secrétaire général a un rôle important à assumer. C’est à lui de tenir la boutique, d’assurer l’administration au jour le jour, la coordination des sections. C’est un rôle pour un véritable chef d’équipe, avec la dimension politique. C’est un travail pour un capitaine de sport collectif qui a le sens de l’équipe.
LNC : Et après ce comité ? P. F. : On va souffler un peu pour Noël et le Nouvel an, après une année 2006 importante dans la vie du parti. Je serai ensuite à Paris le 14 janvier pour participer à l’élection de notre candidat à la présidentielle. J’accompagnerai ensuite la ministre du Commerce extérieur, Christine Lagarde, au Brésil, puis en Australie, sous ma casquette du groupe d’amitié parlementaire France-Australie.

Propos recueillis par Henri Lepot


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