Nouvelle-Calédonie / Faits Divers - Article du 05.07.2007

  Il tire sur sa femme, tue ses jumeaux et se suicide




Les gendarmes spécialisés dans l’identification criminelle ont passé trois heures à examiner les lieux.



Un homme de 47 ans a tiré sur sa concubine et tué ses deux enfants avant de se suicider, hier matin à Païta. Le couple vivait une histoire orageuse. Une plainte pour violences conjugales avait été déposée la veille contre le meurtrier.
Les deux premières détonations sont passées presque inaperçues, hier à l’aube, dans le paisible quartier des Hauts-du-musée de Païta. « Ma voisine les a entendues, elle m’a dit que c’était sûrement quelqu’un qui tapait sur une voiture », rapporte une riveraine, incrédule. Quelques minutes plus tard, trois nouvelles détonations ne laissent plus de doute. Il est 6h35, et il se passe quelque chose de grave dans la maison d’Eugénie Jorédié, 42 ans, secrétaire de direction à la SIC. Tapie dans un recoin de colline, la petite villa ressemble aux centaines de logements sociaux construits ces dernières années dans le Grand Nouméa. Rien de clinquant, mais un F3 que l’on devine confortable et bien entretenu, avec son petit jardin à l’arrière, sa balançoire et ses vélos d’enfant rangés sur la terrasse. À l’intérieur, pourtant, un scénario horrible vient de se dérouler. Au moment où le voisinage se rend compte de la situation, trois corps sans vie gisent déjà sur le sol. Celui du compagnon d’Eugénie, Thomas Païta, le meurtrier. Et ceux des petits jumeaux du couple, Ruben et Christen, qui auraient eu 6 ans au mois d’août.
Les deux enfants tués à bout portant
Leur père vient de les abattre à moins d’un mètre de distance. L’un a reçu la décharge dans l’abdomen, l’autre dans la tête. Dans les secondes qui ont suivi, il a retourné le fusil à pompe de calibre 12 contre lui. Sur place, les enquêteurs retrouveront des cartouches à plombs (numéro 4) et des balles Brenneck (balle à ailettes). Eugénie, elle, a eu le temps de s’enfuir quelques minutes auparavant. C’est sur elle que Thomas Païta avait commencé à ouvrir le feu. Une balle à l’épaule, une autre à la cuisse. Malgré de graves blessures, elle s’est échappée par la fenêtre de la salle à manger. En se retournant dans sa fuite éperdue, elle a vu ses enfants pour la dernière fois. Les deux frères étaient déjà dans la ligne de mire du canon. Eugénie s’est réfugiée chez une voisine pour appeler les gendarmes. Aux dernières nouvelles, sa vie n’est pas en danger. Ce drame familial a mis un point final à une nuit secouée de violence. La veille, vers 20h30, Thomas Païta avait frappé sa compagne avec un sabre d’abattis. La blessure, une entaille à la main, l’a poussée à se rendre à la brigade de gendarmerie de Païta. Pour se faire soigner, d’abord, mais aussi pour porter plainte. Pendant ce temps, les deux enfants du couple sont confiés à des voisins, tout comme l’adolescente de 17 ans issue d’une première union d’Eugénie Jorédié.
« Elle ne se sentait pas menacée »
« Dès qu’elle est venue, une équipe s’est rendue sur place, précise le commandant Nicolas Mathéos, qui dirige la compagnie de gendarmerie de Nouméa. Il n’y avait plus personne. La victime nous a dit que son compagnon était parti. Les hommes sont restés un moment, sans voir aucun signe de vie. Vers 23h30, Mme Jorédié est rentrée, il n’y avait personne. Elle ne se sentait pas menacée. » Mais Thomas Païta est bien revenu, soit dans la nuit, soit au petit matin. Il est certainement entré par une fenêtre, en attendant que la famille se lève. D’après les premiers éléments de l’enquête, une dispute verbale a précédé le tragique passage à l’acte. La fille d’Eugénie Jorédié a d’ailleurs quitté le domicile familial pour se rendre à son lycée, à 5 heures. Elle n’a pas vu son beau-père à ce moment-là, mais a remarqué que la fenêtre était ouverte et que la voiture avait été déplacée. Thomas Païta n’avait pas de fusil déclaré auprès des autorités. L’arme avec laquelle il a décimé sa famille lui avait été prêtée par un ami de sa tribu d’origine, Bangou.
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Les disputes étaient de plus en plus fréquentes
Une famille sans histoires, dit le cliché. Il semble pourtant que celle de Thomas Païta et d’Eugénie Jorédié faisait partie de ces foyers sans gros problèmes, du moins durant les premières années de leur union. « Les parents et les enfants n’ont jamais posé de problème particulier », explique Jean-Jacques Garcia, chef du service « développement social urbain » à Païta. « Ils vivaient depuis 2000 dans ce nouveau quartier qui regroupe des familles d’origines très diverses. Il s’agit de maisons en accession à la propriété de la SIC. Ce n’étaient donc pas des gens totalement défavorisés car il faut respecter des conditions financières pour avoir droit au dispositif. » En effet, elle travaille à la SIC tandis qu’il était employé chez Tontouta Air Service (TAS). Mais, ces derniers temps, les accrochages conjugaux étaient de plus en plus fréquents, selon plusieurs voisins. Au cours de la semaine écoulée, une dispute plus violente que les autres avait même éclaté. Selon des sources proches de l’enquête en cours, Thomas Païta aurait appris (ou cru savoir) que sa compagne entretenait des relations avec un autre homme. Difficile de ne pas y voir un possible élément déclencheur.
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Un phénomène connu des psychiatres : le « suicide altruiste »
Vengence ou désespoir, c’est généralement l’un de ces deux moteurs qui peut pousser à emmener sa famille avec soi dans la mort.
Se donner la mort après l’avoir infligée aux êtres chers, la femme qu’on aime, ses enfants, c’est un mécanisme bien connu des psychiatres et des criminologues qui l’ont affublé d’une appellation cynique : « le suicide altruiste ». Le cas le plus célèbre est celui du faux docteur Roman qui avait fait disparaître toute sa famille parce qu’il ne pouvait plus cacher sa double vie faite de supercherie. Schématiquement, prenez un homme (ou une femme) en état de grande souffrance, de « décompensation dépressive ». Il ou elle veut en finir, mais veut aussi emporter les siens dans la mort. Soit pour ne pas laisser les êtres qui lui sont chers souffrir de sa disparition. Soit pour leur éviter la honte qui s’abattrait sur eux après la révélation d’un secret ou d’une déchéance. Il y a quelques années, en Calédonie, une femme avait tenté de pendre ses enfants avant de mettre fin à ses jours.
« Sept morts sur ordonnance »
Autre variante, selon un psychiatre spécialisé dans les affaires judiciaires calédoniennes, la volonté de se venger de l’être aimé en faisant disparaître tous ceux qui lui sont chers. La vengeance peut passer par son propre suicide. Mais elle vise le plus souvent les enfants, communs ou non. Ainsi, un amant qui tue les enfants de sa maîtresse. Ce fut le cas de Ludovic Lolo, à Lifou, en 2001. Cet homme a été condamné à perpétuité pour avoir tenté d’assassiner sa maîtresse, puis pour avoir massacré les deux enfants de cette femme, âgés de 3 et 5 ans. Le plus jeune était également son propre fils. Mais « l’altruisme » du suicide collectif s’était arrêté là car, le carnage accompli, il n’avait pas tenté de mettre fin à ses jours. Qui peut en venir à de pareilles extrémités ? Nécessairement des êtres psychorigides qui ne supportent pas le dérèglement ou le bouleversement de leur existence (sentimental, professionnel, social) et choisissent d’en faire disparaître les principaux protagonistes. Ce mécanisme a été illustré au cinéma par le film Sept morts sur ordonnance où Gérard Depardieu incarne un médecin harcelé par ses pairs qui finit par éliminer toute sa famille avant de se faire sauter la cervelle au gros calibre. Il y a une douzaine d’années, en Guadeloupe, un homme avait défenestré sa femme et ses trois enfants avant de sauter lui-même de son appartement du sixième étage. Plus récemment, à la Réunion, un homme a précipité toute sa famille en voiture du haut d’une falaise. Ph. F.

Texte : Marc Baltzer


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