Nouvelle-Calédonie / Politique - Article du 16.10.2007

  Mathieu démissionne, Estrosi ramasse…




Entre le vieux préfet et le jeune ministre, le courant n’est pas passé bien longtemps.?Michel Mathieu, désavoué publiquement, une pratique exceptionnelle dans la République, a démissionné.?Et dans les commentaires politiques locaux, c’est surtout Estrosi qui se fait épingler.



Michel Mathieu ne s’est pas exprimé hier sur sa démission de son poste de haut-commissaire, et il ne le fera pas en raison du devoir de réserve que lui impose sa qualité de préfet. Les réactions à sa décision, une première dans l’histoire récente du territoire, se sont toutefois multipliées dans la classe politique calédonienne, qui tire en même temps un bilan contrasté de la visite de Christian Estrosi.
Le haussaire ne s’expliquera donc pas. Mais que le traitement des conflits sociaux ait été au cœur de son désaccord avec Christian Estrosi n’est cependant pas un secret. Michel Mathieu s’est toujours montré très mesuré, timoré disent ses nombreux détracteurs, dans l’usage de la force publique. Il est vrai qu’avec seulement trois escadrons de gendarmes mobiles disponibles sur le territoire, il faisait sans doute ce qu’il pouvait avec ce qu’il avait, même s’il a en son temps libéré le chantier de Goro Nickel et le port et mis Gérard Jodar quelques heures en garde à vue. Il a aussi, fort tardivement, repoussé peu à peu les camions de Sylvain Néa à la périphérie du centre-ville, lors d’un conflit ouvertement antigouvernemental qui, à l’inverse d’aujourd’hui, scandalisait alors l’Avenir ensemble mais n’avait pas suscité les mêmes hauts cris du Rassemblement puisqu’il visait l’équipe Thémereau... Autre temps, autres mœurs… Vendredi, la petite musique de nuit de l’USTKE aux portes du haussariat, et l’échauffourée qui l’avait précédée, ont fait déborder une coupe déjà bien remplie avant l’arrivée du ministre par la curieuse communication du haussaire lors du conflit de Presto Pizza : « seule la reprise du dialogue, en vue de la recherche d’une solution de sortie de crise favorable à tous, pourrait justifier à terme une intervention avec recours à la force de la part de l’État. » Autrement dit, on chargera quand vous discuterez. Ce qui n’est guère lipide.
Mauvaise image
Pour certains, comme Didier Leroux, le FLNKS ou l’USTKE, la question de la gestion des conflits sociaux ne serait cependant pas seule en cause dans la décision d’un haussaire irrité par le comportement d’un ministre au discours brouillé, « à géométrie variable » selon les interlocuteurs, et dont le FLNKS doute de la sincérité même quand Christian Estrosi réaffirme avec force que l’État respectera l’accord de Nouméa. Ce sera sans Michel Mathieu. À 63 ans, plus vieux préfet encore en exercice, il était de toute façon sur le départ, et sa démission ne fait qu’accélérer de quelques semaines un processus engagé. Si elle est acceptée par l’Élysée, ce qui ne fait pas de doute, son successeur sera nommé en Conseil des ministres, dans la nuit de mercredi à jeudi heure de Nouméa. Il avait laissé à Tahiti un mauvais souvenir. Il laissera à Nouméa l’image d’un représentant de l’État effacé, qui considérait qu’il n’avait pas à s’afficher dans un pays à la large autonomie. Mais pour le grand public, qui ne s’embarrasse pas de nuances, son image restera définitivement celle du représentant de l’État qui ne faisait pas respecter la liberté de circuler et celle de travailler.
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Les réactions
• Gérard Jodar, USTKE : « L’État n’est plus impartial » « Christian Estrosi affirme que l’État doit être l’accompagnateur impartial des partenaires de l’accord de Nouméa. Mais tout le reste de son discours montre que l’État n’est plus du tout impartial. Il a choisi son partenaire. C’est le Rassemblement. « Quand Christian Estrosi dit à Philippe Gomès que ceux qui contesteront l’accord-cadre entre l’Avenir ensemble et le Rassemblement trouveront le président de la République lui-même en face d’eux, ce n’est pas non plus une marque d’impartialité. « Christian Estrosi nous a rencontrés vendredi matin à sa demande. Il nous a dit qu’il voulait mettre un terme aux blocages en Calédonie, en mettant tous les moyens pour privilégier le dialogue social et la prévention. À aucun moment, il n’a parlé de forces de l’ordre ou de renfort policier. C’est pourtant ce que d’autres ont entendu, plus tard, au cours de la même journée. Manifestement, tous ces revirements ont dû contribuer à envenimer les relations avec son haut-commissaire. « Que l’État fasse intervenir la police à Holcim si ça lui chante. D’une part, ça ne résoudra pas le problème de cette entreprise, d’autre part, il nous suffira de bloquer toute la presqu’île de Numbo. »
Didier Leroux : « Un signe de dérive » Didier Leroux, chef de file de la mouvance Alliance de l’Avenir ensemble, a estimé que Michel Mathieu était un « bon serviteur de l’État ». Sa démission, estime-t-il, est à apprécier à deux niveaux. Elle s’est d’abord nourrie des « changements perpétuels de programme » du secrétaire d’État, de son « absence de considération pour les gens qu’il a fait attendre des heures sans s’excuser. » Cette attitude, ce « manque de professionnalisme », estime Didier Leroux, a contribué à une « situation conflictuelle ». À un second niveau, « plus grave et plus gênant », Didier Leroux estime qu’il était difficile de gérer une situation où le gouvernement dit une chose et le Rassemblement ne le veut pas. « Il y a une différence, explique Didier Leroux, entre le discours de Sarkozy dans sa lettre aux Calédoniens et l’attitude de MM. Frogier et Yanno, endossée par un ministre rouleur de mécaniques qui a chaussé leurs bottes, mal renseigné sur la nécessité de concilier la logique de la démocratie et le consensus à l’océanienne. » « La démission du haussaire, a conclu Didier Leroux, doit sonner à nos oreilles comme un signal sur la dérive d’une politique de provocation des indépendantistes. »
• Le Front national approuve « Dans l’intérêt supérieur de l’économie calédonienne », le Front national a approuvé hier « la fermeté des propos de Christian Estrosi pour la gestion des conflits sociaux ». Dans un communiqué signé de Bernard Herpin, le FN « prend acte » de la démission du haussaire, et lui demande « d’ordonner immédiatement la libération, par les forces de l’ordre, des entreprises bloquées depuis trop longtemps par divers syndicats ». En particulier Holcim, ajoute le FN, « dont les stocks de ciment doivent être distribués sans délai à l’ensemble des entreprises du BTP paralysées depuis un mois par un acharnement syndical insupportable ».
• Le FLNKS cible Estrosi « Ses raisons lui appartiennent » : c’est le laconique commentaire du FLNKS sur la démission du haussaire. En revanche, le bureau politique du Front, réduit à Wassissi Konyi et Aloisio Sako puisque les principaux leaders sont à Tonga, a estimé que le préfet sur le départ était « expérimenté, travailleur, avait su s’imprégner des particularismes locaux et connaissait bien la situation sociale et politique calédonienne ». Sur Christian Estrosi, le FLNKS « ne retient rien de bien intéressant de son passage ici, sauf sa réaffirmation de la fermeté de l’État et ses remerciements aux militants UMP d’avoir bien voté ». Ce qui légitime, ont estimé MM. Konyi et Sako, la décision du Front de ne pas le rencontrer Dans un communiqué beaucoup plus dur, rédigé pour l’étranger et qui doit être transmis aujourd’hui aux pays du Fer de Lance à Tonga, à la veille du Forum des îles du Pacifique auquel assistera Christian Estrosi, le FLNKS parle de « brusque accélération », de « risques que fait courir à la paix publique le changement de politique de l’État », de la « crise politique ouverte » par un ministre « circonvenu par le clan Frogier ». Les indépendantistes estiment que le secrétaire d’État a fait preuve d’une « navrante méconnaissance des dossiers », doublée d’une « fragilité émotionnelle », qu’il a écouté « le chant des sirènes des ultras », s’est comporté « comme un militant de l’UMP et non comme un représentant du gouvernement », et a fait des « déclarations irresponsables, d’une autre époque et en contradiction avec l’accord de Nouméa ». Du coup, doutant de la sincérité des propos du ministre sur l’accord, le FLNKS précise qu’il a décidé « d’en appeler au chef de l’État et à la classe politique métropolitaine pour une prise de position claire et définitive de l’État sur l’application de l’accord de Nouméa ».

Texte : Henri Lepot


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